Franck Gehry, le coureur de territoires

de Charlotte Olivier-Letellier

Ephraïm Owen Goldberg naquit à Toronto le 28 février 1929 ; en 1947, il quitte le Canada pour s’exiler en Californie et c’est à cette époque qu’il décide de prendre le nom de Frank Gehry.

Après avoir travaillé comme chauffeur routier, il étudie l’architecture à l’université de Los Angeles et l’urbanisme à Harvard graduate school of design. Il ouvre sa propre agence en 1962 après s’être formé dans des cabinets d’architecte de renom (tel celui d’André Remondet à Paris). Ses premières réalisations sont pour la plupart implantées en Californie. Sa sensibilité artistique le fait se sentir proche des artistes plasticiens de la scène californienne. Sa rencontre avec les œuvres de Rauschenberg et de Jasper Johns le mène à reconfigurer sa pratique architecturale par l’utilisation de matériaux pauvres (tôles ondulées, treillis métalliques, contreplaqués).

Walt Disney concert hall 1987-2003 Los Angeles, Californie

Sa position de passeur entre l’art et l’architecture le conduit à échapper au mouvement postmoderniste et à se poser la question de « comment humaniser l’architecture » tant dans son entité construite que dans la vision urbaine qu’elle engendre. Il est à la fois architecte et urbaniste et c’est la ville qu’il nous montre à travers ses bâtiments emblématiques. Ainsi, l’architecture tire ses qualités du site et, inversement, le site est qualifié par l’architecture.

« Lorsque j’étais jeune, je restais souvent assis auprès de mon grand-père à lire le talmud. Voilà pour la partie juive. Ce qui est intéressant dans le talmud, c’est qu’on se pose toujours des questions : “ Pourquoi est-ce comme cela ? Comment ça marche ? ” Ainsi, dès le départ, j’ai eu cette sorte de curiosité et de volonté de demander : “ Pourquoi ou pourquoi pas ? ” Enfant, je travaillais dans la quincaillerie de mon grand-père, je réparais toutes sortes de choses, j’ai ainsi conservé en moi cette référence tactile et une éthique du travail s’est instillée en moi. »

Franck Gehry

Un des aspects les plus fascinants de son œuvre est la patiente élaboration d’un “désapprendre” qui progressivement bousculera tous les langages, toutes les pratiques de l’ensemble du domaine procédural du champ architectural et urbain. Frank Gehry renoue avec cette immanence cognitive, cette ingénuité (au sens de la liberté que confère l’ingenuus) qui caractérise les artistes qu’il côtoie.

Il retrouve la possibilité de recomposer une expression, de transfigurer les normes et les codifications qui permettent d’établir les bases d’une pratique nouvelle et de redéfinir les fondamentaux qui donneront corps à une méthodologie et à une esthétique originales et singulières. Ses bâtiments sont très ouverts car il a conscience qu’il réalise non pas une architecture unique et fermée sur elle-même, mais un morceau de ville. Ses constructions intègrent toujours l’idée d’un usage public, elles sont pour la plupart des lieux de rencontre, d’échange, de mixité.

DZ bank building 1995 2001 Berlin, Allemagne

Son architecture a une image très populaire car il l’édifie à partir de matériaux pauvres, souvent en rapport avec les sites industriels in situ, pratique que l’on retrouvait dans l’architecture vernaculaire. C’est pour cela qu’il revendique la dimension contextuelle de son travail.

Pour Frank Gehry le site, le “territoire”, sont absolument déterminants : outre son usage spécifique des matériaux, ses constructions donnent à voir la ville autrement car l’urbaniste est toujours présent. Il ne pose pas un objet flamboyant hors contexte mais crée un site par le truchement duquel la ville trouvera un nouvel élan.

Frederick R Weisman art and teaching museum (1990-2011) Minneapolis, Minnesota

Frank Gehry est à compter parmi les principaux champions du déconstructivisme (formes brisées, déchiquetées, asymétriques, refus de l’orthogonalité) et s’inscrit dans la mouvance de David Libeskind, Rem Koolhass, Peter Eisenman, Zaha Hadid, Bernard tsumi.

En 1989 il reçoit le prestigieux prix Pritzker, en 2000 la médaille d’or de Royal Institute of British Architect. En 1989, il livre à la France l’American center aujourd’hui occupé par la Cinémathèque française et, en 2014, le musée de la fondation Louis Vuitton. En 1997, le musée Guggenheim de Bilbao signe sa consécration en Europe car, jusqu’alors, il avait essentiellement construit aux États-Unis. Sydney Pollack réalisera en 2006 son unique documentaire dédié à l’architecture de Frank Gehry. Manifestement impressionné par le génie, la rigueur intellectuelle et la grande liberté formelle de l’architecte, Pollack part à la découverte de son œuvre à travers plusieurs de ses réalisations (Esquisses Frank Gehry 2007, édité par Fox Pathé-Europe).

Nationale Nederlanden building (1992-1996) Prague

Quelle que soit l’approche analytique choisie, l’interprétation de l’œuvre de Frank Gehry revient toujours sur des questions d’origine. De son histoire familiale aux récits d’apprentissage, de la fascination pour le matériau pauvre à une pratique artisanale de la maquette, les questions sur la constitution de l’œuvre et l’instauration de nouvelles logiques sondent les sources biographiques, historiques, contextuelles, qui ressemblent fort à une quête ontologique.

Dans chacun de ses projets, l’architecte engage un processus de récit et de questionnement toujours inaugural. on y voit le mouvement d’une opération en réalité sidérante où l’élan même de la vie surgit de ce qui la détruit. Par métier, il invente des formes et organise des volumes où pesanteur et inertie dictent leur loi. Il utilise aussi ces outils de l’immatériel qui donnent accès à l’espace virtuel, ces logiciels issus de la recherche aérospatiale qui libèrent ou semblent libérer l’architecte de la rude contrainte d’affronter, de composer, de vaincre l’inertie. Dans la pesante réalité des masses qu’il met en œuvre, Gehry invente des équilibres d’où naissent volumes et espaces improbables. Cet aboutissement se fait au prix d’une lente démarche, au gré d’une déambulation intellectuelle qui, de la perspective originelle, verra jaillir l’œuvre dans la matérialité ultime du dernier béton coulé, du dernier verre taillé, du dernier boulon serré.

Hotel Marques de Riscal (1999-2006) Alava, Espagne.

Son œuvre parle pour lui, ses constructions aux murs gonflés comme des voiles, ses immeubles qui dansent au rythme d’un chant rituel, sont une invitation à sortir des normes, à prendre le large, à s’ouvrir au monde pour en saisir l’énergie et le mouvement et, ainsi, lui construire un toit. Voilà donc une étrange couverture : un objet fonctionnel fait de tout ce qui se défait. Les frontières entre l’espace et le temps se brouillent quand l’environnement figuré n’est déjà plus tout à fait intérieur ni extérieur. L’avant y engendre l’après tandis qu’un contenu se substitue à l’autre. C’est peut-être là que s’édifie le territoire architectural qu’arpente inlassablement Frank Gehry : le cadre et le vide, la forme même du sacré.