Histoires de parfums

© Philip Neufeldt

par Sarah Bouasse

Insaisissable, le parfum est aussi imprévisible. Parfois, c’est nous qui allons à lui, parfois c’est lui qui semble s’imposer à nous. Mais, confrontés à une infinité de possibilités, comment arrêtons-nous notre choix ? Et, une fois adopté, que dévoile un sillage de notre personnalité ? Cinq hommes aussi différents qu’imaginaires nous livrent des éléments de réponse en retraçant l’histoire toute personnelle qui les lie à leur flacon.

FLASH BACK D’OLFACTIVE STUDIO

© Philip Neufeldt
Flash Back, Eau de parfum, 100ml, 125€

Aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours adoré les parfums. Ils nourrissent son côté rêveur, titillent sa sensibilité à fleur de peau. Enfant déjà, il reniflait dès qu’il en avait l’occasion l’heure bleue de sa grand-mère, le n°19 de sa mère, et tous les autres flacons qui lui tombaient sous la main. Sa première odeur à lui, c’était l’Eau par Kenzo. il l’avait eu pour ses 12 ans, après des discussions houleuses avec ses parents, qui le trouvaient trop jeune pour ça. Il avait réussi à négocier qu’il ne le porterait que les week-ends. mais vers l’adolescence, tout s’était accéléré. Le mercredi après-midi, il préférait écumer les parfumeries qu’aller jouer à la console chez ses copains. Posés sur les rayons, chaque flacon était une aventure. la promesse d’une émotion nouvelle. Tant de beauté à découvrir ! Quelques années à ce rythme-là et il les connaissait tous par cœur. puis, lorsqu’il est monté sur Paris, il a découvert la parfumerie de niche. Un nouvel univers, vaste et extrêmement créatif, s’est ouvert à lui. Dans son appartement d’adulte, une vingtaine de flacons sont posés sur une petite commode ancienne, dans l’entrée. chaque matin, selon son humeur, il en choisit un. Aujourd’hui, il fait beau, il a opté pour la fraîcheur boisée de Flash Back, d’Olfactive Studio. A tous les coups, on va encore lui demander ce qu’il porte. Et il sera heureux de répondre. Quand son parfum intrigue, suscite des questions, éveille des passions, il a le sentiment d’avoir accompli sa mission.

Il porte aussi : Eau de gloire de Parfum d’empire, Whip de Le Galion, Bois d’ascèse de Naomi Goodsir.

INVICTUS DE PACO RABANNE

© Philip Neufeldt
Invictus, Eau de toilette, 100ml, 71€

Soyons honnêtes, le parfum, il n’est pas expert. Bien sûr qu’il aime ça, puisqu’il en porte tous les jours ; mais toutes ces histoires de notes, de pyramides, d’accords, il les laisse aux vendeuses de Sephora. Lui, ce qui le séduit, c’est l’univers autour d’un parfum, son histoire, ses valeurs, ce qu’il raconte. Il faut qu’il s’y retrouve. c’est ce qui s’est passé la première fois qu’il a vu la pub de son nouveau parfum, Invictus. Le sportif hyper musclé qui traverse un stade en liesse, le petit son de Kanye West qui va bien, ça a tout de suite parlé à son esprit de compétiteur. Il l’a acheté dès le samedi suivant, c’est tout juste si il a eu besoin de le sentir avant. Ils savent donner envie, chez Paco Rabanne ! Après, bien sûr, ce n’est pas qu’une histoire d’image, il faut quand même que le parfum sente bon. Invictus lui plait parce que son sillage est très vif, très frais. comme un shot énergisant avant de démarrer sa journée, qui est toujours chargée. Il aime rappeler à qui veut l’entendre qu’il vit sa vie à 200%. Tous les soirs avant d’aller au sport, il glisse son flacon dans son sac – cette forme de trophée, franchement il fallait y penser, non ? – et attend avec impatience la sortie de la douche pour s’en asperger. C’est l’odeur de l’effort accompli, des endorphines qui se libèrent. Sa copine l’adore. Même au boulot, il a eu quelques compliments. Récemment dans l’ascenseur, il a remarqué qu’un de ses collègues le porte aussi. Mais pas aussi bien que moi, il s’est dit.

Il porte aussi : Boss Bottled, La nuit de l’homme d’Yves Saint Laurent, Acqua di Gio d’Armani.

BOIS D’ARGENT DE CHRISTIAN DIOR

© Philip Neufeldt
Bois d’argent, Eau de parfum, 125ml, 210€

Si vous l’interrogez sur son parfum, il vous répondra en citant Oscar Wilde : « mes goûts sont simples : je me contente de ce qu’il y a de meilleur ». ses amis disent parfois qu’il est snob, lui préfère se considérer comme un esthète. C’est un truc qui lui est venu avec l’âge, et qui ne concerne pas que le parfum, d’ailleurs. Ce goût pour les belles choses, il l’exprime aussi à travers le choix de ses vêtements, de sa voiture, du mobilier de son appartement. Alors bien sûr, plus jeune, il a porté Hugo Boss, comme tous ses copains, et à l’époque ça ne le dérangeait pas de sentir comme tout le monde. mais avec le temps lui est venue l’envie de marquer sa différence. Or il a découvert que les parfums ne se valaient pas tous. Qu’au delà de sentir bon, certains d’entre eux cherchaient à sentir beau : à travers une sélection de matières premières plus rares ou plus qualitatives, ou à travers un parti-pris olfactif plus marqué, par exemple. Voilà comment il s’est décidé un jour à aller avenue Montaigne pour découvrir la collection privée de Christian Dior. C’est simple, lorsqu’il a découvert Bois d’argent, avec cet iris magnifique en cœur, il a eu comme un choc artistique. Ce jour là, ça lui a littéralement sauté au nez qu’un parfum pouvait être statutaire, pas juste à cause de l’étiquette sur son flacon mais à travers une sorte de qualité évidente du jus – même pour les narines les moins averties. C’était il y a presque 10 ans, et il n’en a jamais changé depuis. De toutes façons, s’il devait changer, ce serait pour encore plus luxueux. Quand on a goûté à ces choses-là, on ne peut plus faire machine arrière.

Il porte aussi : Ambre et lumière de Molinard, Bois d’iris de Van Cleef & Arpels, Masculin pluriel de Maison Francis Kurkdjian.

EAU DE NARCISSE BLEU D’HERMES

© Philip Neufeldt
Eau de narcisse bleu, Eau de Cologne, 100ml, 92€

Ca a commencé avec quelques gouttes d’eau de cologne, le matin en sortant de la douche. rien de très luxueux, juste un flacon acheté au supermarché, histoire de prolonger ce sentiment agréable de fraîcheur et de propreté. Un geste presque hygiénique, en somme. Le parfum, avant, il n’aimait pas ça. Celui des autres l’indisposait la plupart du temps – quand ça ne lui donnait pas carrément la nausée – et lui-même ne s’imaginait pas du tout en porter. Ca ne lui aurait pas ressemblé. Lui qui est d’un naturel réservé, il aurait eu tout à coup l’impression d’être exubérant, voire franchement excentrique. Un peu comme si, du jour au lendemain, il troquait son style vestimentaire fait de beaux basiques pour un manteau de fourrure et un grand chapeau. Mais un jour, au détour d’une visite chez Hermès, il a découvert les créations, minimalistes et lumineuses, du parfumeur Jean-Claude Ellena. Le style qui caractérise ses jus, hyper travaillés mais tout en retenue. comme chuchotés. C’était pile poil ce qu’il cherchait depuis toujours, sans le savoir : un sillage à porter pour soi, éventuellement pour l’autre – dans l’intimité – mais certainement pas une odeur entêtante qui fait que tout l’open space sait que vous êtes arrivé au bureau. Ce jour-là, ce fût difficile de choisir, mais c’est avec l’Eau de Narcisse bleu qu’il est ressorti de la boutique. A la fois discret et propre, frais mais délicatement poudré, ce sillage lui donne l’impression qu’il reflète à merveille ce qu’il est. Un homme dont la sophistication s’inscrit dans les détails, en toute subtilité.

Il porte aussi : Trèfle pur d’Atelier Cologne, Vétiver bleu Eau de Cartier, l’Eau de Patou de Jean Patou.

HABIT ROUGE DE GUERLAIN

© Philip Neufeldt
Habit Rouge, Eau de parfum, 100ml, 98€

Il ne se souvient plus exactement quand il a commencé à porter Habit Rouge de Guerlain. il se revoit, petit, en piquer quelques gouttes à son père. Ce flacon carré d’épaules, orné d’une étiquette rouge, qui trônait sur une étagère de la salle de bains à côté de la mousse à raser. Lui, hissé sur la pointe de ses pantoufles, tentant de l’atteindre sans le faire tomber. De temps en temps, il aimait en mettre un peu sur la manche de son pull. Une fois à l’école, il y fourrait son nez et fermait les yeux. Il aimait cette odeur, chaude et réconfortante. Virile. Ca épatait les copains, mais surtout, secrètement, ça lui donnait l’impression que papa n’était pas loin. Et puis un jour – c’était son 18ème anniversaire – on lui en a offert une bouteille. Il eut ce jour-là l’impression qu’on lui confiait quelque chose de précieux. « Ton grand-père l’a porté, lui aussi », lui a glissé son père. On venait de l’accueillir dans un clan privilégié et il s’est senti très fier. Tout cela remonte à plus de vingt ans, et depuis ce flacon ne l’a jamais quitté. Changer de parfum ? impensable ! Habit Rouge, c’est l’odeur de toute sa vie. C’est peut-être son côté vieille France, mais il aime cette idée de transmission, d’héritage, le fait de savoir qu’il porte fièrement le sillage des hommes de sa famille. Parce que pour lui, la famille, c’est ce qu’il y a de plus important. L’autre jour, à travers la porte entrouverte de la salle de bains, il a surpris son fils en train de se mettre un pschitt sur le poignet. Il a souri, la relève est assurée.

Il porte aussi : Pour un homme de Caron, Chrome d’Azzaro, Pour monsieur de Chanel.