Los Angeles, cette terre « des hyperboles et des surnoms – movieland, filmland, starland » selon Joseph Kessel, hypnotise par sa lumière bleutée dans laquelle le rêve et le cauchemar finissent toujours pas se liguer.

A Los Angeles comme ailleurs, le soleil se lève à l’Est. Downtown, cette partie de la ville que les visiteurs ignorent, est le Manhattan de la mégalopole californienne. Ses immeubles Art Déco lorgnent le ciel où flottent les oiseaux d’Hitchcock. Union Station, la gare centrale de la ville, flanquée d’un clocher d’une église coloniale espagnole, est le décor des plus belles années de Barbara Streisand et Robert Redford dans The way we were de Sydney Pollack. Leonardo di Caprio a posé ses valises dans la grande salle des départs transformée en hall de banque pour une scène de Catch me if you can de Steven Spielberg. Mais sur Broadway, les cinémas sont endormis comme des maisons de campagne trop longtemps abandonnées. Au Million Dollars Theatre, au Merced ou au Rialto, les enseignes lumineuses se sont tues et les boxes office sont fossilisés. A l’intérieur, les projecteurs sont à l’arrêt mais la salle de spectacle est intacte, le décor originel habillé de poussière. Le hall d’entrée de ces théâtres qui ont joué les premiers chapitres de l’histoire du cinéma américain est envahi des échoppes de marchands de babioles. Les bijoux en toc chinois ont chassé les répliques de Rita Hayworth.

© Jim Heimann Collection

Les américains ne cultivent pas la nostalgie mais la destruction créatrice de Schumpeter. « I am big! It’s the picture that got small » (« Je suis belle ! C’est le cinéma qui est devenu laid. ») déclare Gloria Swanson dans le Sunset Boulevard de Billy Wilder. L’actrice campe sa propre vie, celle de la star déchue rêvant d’un retour en haut de l’affiche. C’est l’antienne à Los Angeles: toujours y croire. « It’s time to wake up girl! » intime le fantasmatique cow-boy à Diane (Naomi Watts) chez Lynch dans Mulholland Drive qui serpente dans les Hills de Hollywood, ces montagnes du cinéma où le rêve et le cauchemar finissent toujours pas se liguer. La ville ne serait-elle que la cité des anges maléfiques ?

Jim Morrison la décrit comme une femme « Je vois ta chevelure brûler, tes collines sont en feu. (…) Motel argent meurtre folie, passons du bonheur à la folie ». Jack Kerouac la voit comme une jungle : «Quelles nuits brutales violentes c’étaient, et toutes remplies du gémissement des sirènes! (…) Dans ma vie, je ne me suis jamais senti aussi triste. LA est la plus foisonnante en solitude et en brutalité des villes américaines ».

Sunrise boulevard n’existe pas à Los Angeles. Seul le crépuscule défile d’est en ouest et traverse la ville pour se jeter dans l’océan pacifique, une histoire sans fin. Le kilomètre zéro de Sunset Boulevard démarre aux confins de China Town, dans un périmètre qui n’a rien de glamour et qui n’est pas encore bordé de villas de millionnaires. Ma voiture de location, une mustang décapotable, file comme le feu sur les 39 km du boulevard sinusoïdal.

West Hollywood, Beverly Hills, Bel Air, Brentwood et Pacific Palisades ne sont que des étapes du voyage dans le voyage. Au 8221, le Château Marmont se prend pour celui d’Ambroise. James Dean n’est plus accroché à ses fenêtres. La fureur de vivre se meurt dans Griffith Park. Il n’est que 17 heures. La nuit est tombée sur les lettres d’Hollywood. L’été indien se languit. L’air de novembre est doux. Dans le Los Angeles Times, le chroniqueur gastronomique constate que les étals du farmers’ market de Santa Monica croulent encore sous les tomates quand, selon lui, des légumes de saison seraient plus appropriés. Un jeudi ordinaire, à l’heure où les Angelenos migrent du Pacifique vers l’est, Sunset Boulevard et les principales artères de la ville sont paralysées. Mais aujourd’hui, ce sont les fours qui turbinent pour venir à bout des dindes gargantuesques. Les Angelenos s’apprêtent à passer à table tandis que sur la côte Est, Thanksgiving est déjà avalé.

Débarquer à Los Angeles ce jour sacré, c’est un peu comme être parachuté en France à la Toussaint. Toute proportion gardée. La ville américaine qui n’arrête jamais de vivre se tait pendant quelques heures. Qu’on se rassure. A la radio, la voix de stentor d’un speaker annonce que demain dès cinq heures, c’est-à-dire quand l’aube s’annonce sur les collines de Beverly, les magasins ouvriront en fanfare pour la grande braderie annuelle. Une tradition chasse l’autre. En attendant que les affaires reprennent, les dindes rôtissent avec œcuménisme dans Korean Town, China Town, Thaï Town, à West Hollywood, Echo Park, Little Tokyo, chez les Arméniens, les Russes, les Iraniens, les Mexicains… dans toutes les communautés de la deuxième agglomération américaine qui exhalent, sauf le quatrième jeudi de novembre, les saveurs des cuisines de l’immigration.

Dans cette ville où les quartiers épousent les frontières du monde, il suffit de traverser une rue ou un boulevard pour parcourir plusieurs milliers de kilomètres. Les continents se rejoignent et se font face. Ils vivent et souvent s’ignorent. Leurs histoires se croisent et s’entremêlent comme les destins des 22 personnages de Short Cuts, inspirés des nouvelles de Raymond Carver, et mis à l’écran de façon magistrale par Robert Altman. Dans un registre encore plus dramatique, Paul Haggis a peint dans Crash (en 2004) la mosaïque sociale et raciale de Los Angeles qui dessine la géographie de la ville, de Rodeo Drive à South Central L.A, de Santa Monica à Echo Park, de UCLA à downtown, où rien ne se ressemble. Le feu couve sous les pieds de cette ville aux pieds d’argile. The Big One, ici on l’évoque comme la bête du Gévaudan, entre rire et crainte, avec une douce et fatale désinvolture. Un jour, c’est certain, Los Angeles s’écroulera sous l’empire de la tectonique des plaques. Le voyageur Joseph Kessel avait souligné avec justesse le sens absurde et fantastique de cette ville « dévorée, arrachée à tout, placée sur le rivage bleu et or d’un continent immense, baignée par le plus vaste océan (…) planète étrangère à la nature, [qui] continue de rouler à travers les cataclysmes et les effondrements, traînant dans son sillage ses artificielles fééries, ses figures consacrées, ses baisers et ses trahisons comme autant de mécaniques sortilèges ».

CARNET D’ADRESSES

SHOPPING DILETTANTE : The Grove, avec un côté Disneyland chic, campus de marques à la mode. Abercrombie & Fitch sans faire la queue ; éphèbe torse nu à l’entrée pour un photo call (on repart avec le polaroïd). kiehl’s au complet, nouvelle boutique Banana republic, Apple… service concierge gratuit.

RANDONNEE DANS LES HILLS : Runyon Canyon Park, West Hollywood est le parc «sauvage» des acteurs et mannequins qui viennent pour une hike sportive. Les suivre pour voir la ville d’en haut. Cours de yoga gratuits tous les jours. Accès gratuit du lever au coucher du soleil.

DORMIR A QUAI SUR SUNSET : The Standard Hôtel design au coeur de West Hollywood – intérieurs inspirés de Warhol – Piscine en rooftop avec vue les toits et la lumière bleutée que l’on ne goûte qu’à Los Angeles. Hôtel cousin dans Downtown – moments époustouflants et décadents au bord de la piscine au sommet, au milieu des buildings éclairés.

RESTO MUSEE RAY’S AND STARK BAR : Au Los Angeles County Museum of Art, restaurant en plein air, entre pelouse et nouveau bâtiment signé renzo Piano. Cuisine naturelle et locale jouée par kris morningstar.

MALIBU BEACH : Les plages de Venice et Santa Sonica en bordure de L.A. Malibu pour la fougue des vagues et le spectacle des surfeurs. Paradis Cove est une plage privée, déjeuner sur le sable. Plats à partir 20 $.

JAZZ HORS DU TEMPS : The Dresden, Los Feliz institution qui a servi de décor au film « swingers ». Ambiance vintage à souhait. Elayne et Marty, duo, encadrant une contrebassiste, chante Frank sinatra et autres voix du swing.

101 COFFEE SHOP : Un «diner» de l’Amérique éternelle, un peu à l’écart de la route de sunset, sur la 101. Pancakes moelleux surmontés de fraises et burgers géants. 6145 Franklin Ave (cross street: Vista Del mar Avenue).

FARMERS MARKET : A Los Angeles, tentaculaire cité qui compte environ 3,5 millions d’habitants, le nombre de marchés fermiers ne cesse de s’accroître. Près d’une centaine sont certifiés. Aujourd’hui, chaque semaine, 700 marchés se tiennent à ciel ouvert. Beaucoup de producteurs sont bio mais ce n’est pas une obligation. Les Angelenos viennent chercher des produits qui ont du goût et supporter une certaine idée de l’agriculture familiale. Sur celui de Santa Monica, le dimanche matin, la probabilité d’y croiser une star du cinéma est forte. Swarthmore Ave & Sunset Blvd, 86.

UN TRIBUT A MARILYN : Lieu étrangement discret et peu fréquenté : la tombe de Marilyn Monroe au Pierce Bros Westwood Memorial Park (1218, Glendon Ave) 
A deux pas, le Hammer Museum rattaché à UCLA, exposition d’artistes angelenos.

ARTWALK, DOWNTOWN : Tous les deuxièmes mardis de chaque mois, soirée portes ouvertes de toutes les galeries de Downtown. Accès libre, boissons et grignotage offerts le plus souvent.

VENICE, THE PLACE TO BE : Abbot Kinney Blvd à Venice est l’artère à la mode du west side : restaurants où l’on fait la queue, boutiques de déco, salons de massage, glaciers, marchands de vélos, vendeurs de bijoux…

PISCINE ENDIABLEE : A l’Hollywood Roosevelt Hotel, un bassin de piscine signé David Hockney. « Pool party » les mardis soir : bikini et paréo sous les étoiles. 7000, Hollywood Blvd.