de Tiphaine Lévy-Frébault

Après avoir incarné le créateur Yves Saint Laurent, le comédien Pierre Niney se glisse dans le peau de l’auteur Romain Gary lorsqu’il a écrit La Promesse de l’aube. À 28 ans, il enchaîne les projets sur les planches et à l’écran, perfectionniste, conscient de la chance qu’il a de poursuivre la route qu’il s’est choisie, valorisant son travail et sa bonne étoile plus que son talent. Rencontre avec un acteur exigeant.

De loin, on sait déjà que Pierre Niney est arrivé. Sa voix et son phrasé, aisément reconnaissables, résonnent dans la pièce où il se prépare pour notre séance photos. L’acteur s’amuse de cet exercice promotionnel, il aime le déguisement et rentrer dans le personnage imaginé par le photographe. En l’observant, on lui remarque une élégance presque surannée avec son physique fin et son regard étonné capable de se durcir en l’espace d’une seconde. Une allure qui pourrait le rendre intimidant, mais son humour franc et sa légèreté brisent immédiatement cette première image. Et puis parfois, ce regard s’évade. Il est à la fois là à 100 % avec toute son énergie, et en même temps jamais totalement ancré dans le sol. Il ne fait pas les choses à moitié, Pierre Niney, mais toujours avec un sens comique aigu. « Ça m’a un peu sauvé la vie de prendre tout ça pour du jeu, confie-t-il. Quand j’ai commencé à faire des castings, vers 16-17 ans, je me suis rendu compte assez vite que tant que tu travailles bien, tu n’as pas vraiment de raison de te prendre plus au sérieux que ça. Le côté ludique est très important. » Il aime surtout rire de lui, et le plus souvent est le mieux : « L’humour a une place très particulière dans ma vie, explique-t-il. Je m’intéresse énormément au rire, je trouve que c’est passionnant dans le comportement humain. Par contre je suis plutôt de la famille des gens qui travaillent pour noyer les doutes, les peurs, le stress, qui sont quand même présents sur chacun de mes projets ».

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Lors du shooting, sa façon de blaguer avec l’équipe, de balancer des traits d’esprit tout en faisant ce qu’on attend de lui avec une grande implication est assez représentative de sa manière d’aborder son travail d’acteur. Pour Frantz de François Ozon, il s’est mis à l’allemand et au violon. Pour Saint Laurent, il a tout lu et s’est isolé de ses proches pour mieux se glisser dans la peau du personnage. Pour Sauver ou périr, qu’il vient de tourner et où il incarne un pompier, il a passé quinze jours dans une caserne à se familiariser avec leurs exercices physiques et leur quotidien ponctué de drames. Cette exigence professionnelle, il l’a aussi lors de l’interview, où il se montre soucieux que l’on respecte ses propos qu’il prend soin de mesurer, d’expliciter et craint que l’on transforme sa pensée. Pas tant par excès d’orgueil que par perfectionnisme et souci du travail bien fait. Pour La Promesse de l’aube, où il interprète l’auteur Romain Gary aux côtés de Charlotte Gainsbourg, c’était aussi l’occasion de relever de nouveaux défis : « Je me suis plongé dans son oeuvre et j’ai appris un peu de polonais. C’était aussi le moyen d’explorer l’Histoire de France via ce jeune juif polonais qui avait un amour dingue pour notre pays. Parfois, l’immersion totale est cruciale pour aborder un rôle ».

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Un investissement qui lui vient de sa formation tout aussi exigeante. Enfant joueur, Pierre Niney s’est rapidement intéressé à la scène, surtout après une rencontre déterminante avec François Morel. Après des premiers cours de théâtre au Lycée Claude Monet à Paris, il obtient le concours de la prestigieuse Classe libre du Cours Florent, puis intègre le conservatoire. Le tout jalonné par des rencontres qui ont conforté sa décision. « Les grands pédagogues sont de vrais héros du quotidien, ce sont des gens qui m’ont dit des choses qui ont déterminé ma vie. Sans eux je ne ferais pas ce métier aujourd’hui. Au Cours Florent, je me souviendrai toujours d’un professeur qui m’avait dit qu’il ne fallait jamais avoir peur du ridicule, parce que le ridicule flirte toujours avec le génie. Ce conseil m’a été précieux, surtout à 16 ans, quand tu arrives dans un cours de théâtre devant plein de gens et que tu dois improviser. Ça peut terroriser. »

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Comme s’il craignait d’être perçu comme arrogant, Pierre Niney préfère mettre l’accent sur la chance qu’il a eu d’avoir des parents proches du monde artistique qui l’ont toujours soutenu – son père est professeur de cinéma et sa mère auteure d’ouvrages de loisirs créatifs –, et sur le système scolaire français qui l’a « inspiré », plutôt que d’assumer son talent. Un talent insolent qui lui a tout de même ouvert les portes de la Comédie Française, Saint-Graal des acteurs de théâtre, lorsqu’il avait à peine 21 ans, et qu’il a quitté en 2015, trop pris par ses projets cinématographiques : « Je n’arrivais pas à croire que c’était un coup de fil de la Comédie Française et jusqu’au dernier moment, je pensais qu’ils allaient me proposer d’être ouvreur. Sincèrement, je me suis juste dit que j’avais énormément de chance et que j’espérais être à la hauteur. Pendant un an et demi j’ai eu des rôles minuscules qui m’ont appris la patience, l’envie et la chance que c’est d’avoir des rôles plus conséquents ». Dans La Promesse de l’aube, il est aussi question d’envie, mais plutôt celle de répondre au désir d’une mère étouffante, toxique, traumatisante. « La mère de Gary est à la fois sa grande chance et sa malédiction, approuve Pierre Niney. Il a vécu avec elle une relation démesurée en toute chose et en même temps ça lui a donné un but. »

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Alors que la presse vient de révéler la grossesse de sa compagne, l’actrice et photographe Natasha Andrews rencontrée sur les bancs du Cours Florent, la question de la relation parent-enfant, abordée dans le film est encore plus d’actualité. Peut-on aimer trop ou mal lorsque l’on est parents ? « C’est certain, que l’on ait des enfants ou non d’ailleurs. Pour certaines personnes par exemple, la jalousie est une marque d’affection intéressante ou séduisante au sein du couple, alors que pour moi c’est mal aimer. C’est penser que l’on peut posséder quelqu’un, ce qui démontre qu’il n’y a pas d’équilibre. » Un équilibre que Pierre Niney tente également de trouver dans son travail d’acteur, un métier régi par le désir d’un réalisateur et du public : « C’est pour ça que j’ai commencé à écrire, que j’ai monté ma boîte de production, et que j’ai eu envie de monter mes propres projets et ceux d’autres personnes. Je commence à faire tout cela aussi pour ne pas être uniquement dépendant de ce désir-là. » Après le succès en 2013 de la série Casting(s) diffusée sur Canal+, Pierre Niney planche sur la réalisation d’un long-métrage qui lui tient particulièrement à coeur : « Je le développe depuis quatre ans maintenant, j’attends toujours d’avoir le temps de le terminer… Un projet très personnel sur l’espoir et le désespoir, et l’humour que l’on trouve entre ces deux frontières ».

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Lorsque l’on évoque son César remporté en 2015 pour Yves Saint Laurent, l’acteur ne s’éternise pas sur le trophée et préfère se montrer conscient que ce métier ne tient qu’à un (coup de) fil : « J’étais très heureux mais après ça passe, à chaque film on remet tout en question. Sur le coup, j’étais fier parce que je pensais à ma famille, aux gens qui m’ont soutenu, qui m’ont vu commencer, à mes profs de théâtre, à ma grand-mère… La fierté est là en fait, parce que meilleur acteur tu l’es pour un an. L’année d’après, c’est un autre gars ». S’il demeure très discret sur sa vie privée, Pierre Niney livre des bribes de ce qu’il est et de sa sensibilité par le biais du cinéma, et aime converser avec ses fans sur Instagram et Twitter. Une bonne façon d’encadrer sa notoriété sans qu’elle envahisse ses proches. « Si je trouve une photo de moi, ça va, mais je n’ai pas envie que ma famille soit prise en photo. Ça n’engage pas que moi. » Mais très vite, le comédien revient sur l’immense chance qu’il a de faire ce qu’il aime, attentif à ne surtout pas donner l’impression de se plaindre. À l’image du discours qu’il avait fait lors des César sur la nécessité de la bienveillance, il est le parrain du Festival Atmosphère qui « défend l’idée du lien entre les gens à travers l’écologie », et pousse les jeunes à trouver leurs voies : « J’ai le bonheur de faire un métier qui me passionne. Je suis persuadé qu’il y a plein de gens à qui on dit de suivre un certain cursus alors qu’ils rêveraient de faire autre chose. Il faut apprendre à écouter sa petite voix intérieure, je suis sûr qu’on peut tous l’entendre à un moment dans sa vie, et il ne faut la brider sous prétexte d’être raisonnable. Il faut au moins tenter ». Pierre Niney, lui, n’a aucun regret. 

Photographe : Matias Indjic
Stylisme : Marco Manni
Marques :
GUCCI : pantalon en soie
SALVATORE FERRAGAMO : pull col roulé noir
AZZARO : pull en laine
MONTBLANC : montre
DIOR HOMME : costume en laine
CHRISTIAN LOUBOUTIN : souliers en cuir
PRADA : pull en maille
MP MASSIMO PIOMBO : manteau en laine
BURBERRY : pull blanc