de Tiphaine Lévy-Frébault

Depuis sa révélation dans «Un Prophète» de Jacques Audiard, Tahar Rahim, 37 ans, poursuit tranquillement son ascension. Pour «Apollo Magazine», il revient sur ses choix de carrière, son désir de se réinventer sans cesse et son besoin de préserver sa vie privée.

Après plusieurs jours de grisaille, le soleil s’invite enfin à Paris lorsque nous rencontrons Tahar Rahim. Une lumière hivernale éblouissante et glacée s’est imposée. Qu’importe, l’entretien aura lieu en extérieur, sur la terrasse du Shangri-La, avec en toile de fond une vue à couper le souffle sur la Tour Eiffel… et la voix d’une guide touristique remontant d’un bateau-mouche voguant sur la Seine en contrebas. D’office, Tahar Rahim apparaît souriant, sympathique et chaleureux, posant sa main sur votre épaule avec une intention sincère de mettre tout le monde à l’aise. Vêtu d’un pull jaune raccord avec la météo du jour, il enchaîne thé, café et cigarettes tout en se prêtant à l’exercice de l’interview. L’acteur a la réputation d’être studieux, concentré, pudique et d’une profonde gentillesse. Des qualificatifs qui se vérifient rapidement. S’il n’aime pas se raconter, il s’attache à parler avec précision de son travail, comme pour rendre hommage à la manière dont son parcours l’a construit. Rencontre avec un acteur habité par sa passion et déterminé à rester lui-même.

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Vous êtes le dernier-né d’une fratrie de neuf enfants, à quoi ressemblait votre enfance ?
T.R. C’est dur de trouver sa place quand on est le petit dernier d’une si grande fratrie. Ils ont été ma première école. Entre moi et l’aîné, il y a vingt ans d’écart. Ils écoutaient différents styles de musique, regardaient des films variés… Ça a fait partie de mon éducation. Je sais que la meilleure période de ma vie a été mon enfance. J’ai la chance de pouvoir faire un métier qui me permet de la côtoyer à nouveau. J’ai le droit de jouer, c’est une récréation pour adulte.

Comment le cinéma a-t-il pris place dans votre vie ?
T.R. Le premier film qui m’a marqué, c’est La Nuit du Chasseur qui nous avait été projeté à l’école par ma professeure d’anglais. Robert Mitchum, le noir et blanc, ce conte rude… J’ai développé une fascination à écouter des histoires. Puis, je m’ennuyais dans ma ville. C’est l’ennui qui m’a mené au cinéma. J’avais trouvé une forme d’évasion et de réconfort dans la salle obscure. Ce lieu, avec ses sièges feutrés, le noir, le silence, le son, le fait de partager une émotion avec des gens qu’on ne connaît pas… C’était hors du temps, ça me permettait d’oublier, d’être ailleurs.

C’est devenu une obsession ?
T.R. Oui, j’y allais cinq fois par semaine avec des copains, on voyait tout ce qui passait. Puis, ils y sont moins allés, et moi au contraire ma passion grandissait. Tranquillement, ça s’est infusé en moi, et vers 14 ans je rêvais de faire du cinéma. Les posters de mes idoles ont changé dans ma chambre. Mohamed Ali, Bruce Lee et Michael Jackson ont peu à peu laissé place à des affiches de films, des images d’acteurs. Cette passion s’est muée en besoin. Je ne pouvais ni penser autrement ni réfléchir à une alternative. C’était ça et rien d’autre, comme une longue histoire d’amour.

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Vous avez fait des études de cinéma, mais avez tout lâché pour vous lancer…
T.R. Je suis arrivé à Paris après ma Licence, mais je ne voulais pas être réalisateur, je voulais être acteur ! Il fallait que je gagne ma vie, que je cours les castings. J’ai pris des cours pendant un an et, à la fin de l’année, j’ai présenté une scène. Trois agents ont voulu me démarcher. Je me souviens d’être allé vers celui qui avait un doute. Je me suis dit que ça devait être le bon, que je ne devais pas être encore au niveau. Mon but n’était pas de m’autosatisfaire, mais de travailler. Il a attendu de voir les images d’une autofiction que j’avais tournée avec Cyril Mennegun, [Tahar, l’étudiant, NDLR] et on a commencé à travailler ensemble. J’ai décroché mes premiers castings avec lui, notamment La Commune, une série pour Canal Plus.

Qu’avez-vous ressenti la première fois devant la caméra ?
T.R. Ça me paraissait totalement naturel, il y avait comme une évidence. Je me sentais à ma place. Mais l’aisance devant une caméra ne veut pas dire qu’on va être bon acteur ! Me voir à l’image en revanche a été violent. Mais, je n’allais ni changer ma gueule ni ma voix.

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Puis il y a eu la rencontre avec Jacques Audiard…
T.R. Il était venu sur le plateau de La Commune et je me suis retrouvé à rentrer en même temps que lui en voiture. Il me regardait. Je savais qu’il préparait Un Prophète et je voulais le faire. Je me suis dit qu’il fallait surtout que je me taise. J’ai continué à la fermer jusqu’au bout, mais j’ai senti un truc. J’ai appelé mon agent en lui disant que j’étais persuadé qu’il y avait moyen que je passe des essais. J’ai été contacté quelques mois plus tard. Les essais ont duré trois mois. Je me souviens avoir appelé un ami en lui disant : « J’en peux plus, c’est trop long, s’il ne veut pas me prendre, qu’il me le dise. » Une semaine après, j’ai reçu un coup de fil.

Un Prophète a tout fait basculer et vous a permis de rafler deux César. Comment vit-on cela lorsque c’est son premier film ?
T.R. Je me suis beaucoup protégé, et de ce fait, je me suis un peu enfermé. J’ai évité les plateaux, les apparitions, il fallait que j’arrive à traverser cette période. Je ne voulais surtout pas prendre la grosse tête. J’avais peur de gâcher ce que tant de labeur m’avait apporté. On le sait bien : le chemin est long, il se construit dans le temps, et surtout dans les choix. J’en étais très conscient. Ma philosophie a un peu changé, désormais j’ai davantage envie de profiter justement parce que ça peut ne pas durer.

Quels sont les autres films qui vous ont aidé à franchir des étapes ?
T.R. Il y a eu un rendez-vous avec Éric Toledano et Olivier Nakache où j’ai pu m’exprimer dans la comédie [Samba, NDLR], ce que je voulais faire depuis longtemps, mais je ne savais pas si j’en étais capable. Et le film de Fatih Akin, The Cut, m’a beaucoup appris. Je faisais tout ce qu’il me disait et lui croyait en tout ce que je faisais. Résultat, on s’est annulés dans l’expectative et l’admiration qu’on avait l’un pour l’autre. Je sais que ma performance n’est pas au niveau où elle devrait être. Cela m’a appris à ni demander, ni parler, mais à faire ce que je ressens.

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Vous diriez que vous êtes plutôt déterminé ou instinctif ?
T.R. Déterminé, c’est certain. L’instinct est une intelligence qui a une autre formule selon moi. Je démarre par l’intellect, je me pose toutes les questions possibles quand il est nécessaire de se les poser, et quand j’arrive sur le plateau, je dépose les bagages. Et si quelque chose apparaît, je le saisis. Je ne sais pas si on appelle ça de l’instinct ou simplement être dans l’instant, mais j’en ai besoin. Le décor, les personnages, mon costume… Tout cela termine mon travail de construction, d’incarnation. Mais ma façon de préparer les rôles a changé.

De quelle manière ?
T.R. Quand mon personnage a une fonction professionnelle, je suis obligé d’entrer en immersion, comme j’ai pu le faire pour Réparer les vivants [de Katell Quillévéré, NDLR]. J’ai passé un mois avec un infirmier coordinateur pour être certain de savoir de quoi je parle, parce qu’on a une responsabilité envers les gens qui font ce travail dans la vraie vie et envers le public à qui je n’ai pas envie de mentir. Toute la psychologie, je la prépare avant. Je démarre par le corps, pour me sentir un peu différent aussi.

Et quand le film est fini ?
T.R. Maintenant, le personnage s’évapore facilement. Avant, j’avais un peu plus de mal. Il n’y a pas de schizophrénie là-dedans, quand on rentre chez soi, on sait très bien qui on est. Mais c’est rapporter des humeurs de personnages, des restes d’intention, une gestuelle qui font que parfois on emmerde notre entourage sans s’en rendre compte. Mes amis me disaient : « Je n’ai pas envie d’être avec ton personnage, j’ai envie d’être avec toi. » Je ne comprenais pas. Comme les films que je faisais n’étaient pas très joyeux, j’amenais constamment une densité avec moi. Je ne pouvais pas décrocher. J’ai appris au fil du temps qu’il fallait être dans le présent, que ce soit pour le travail ou non. C’est salvateur.

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Vous préservez énormément votre vie privée. C’est essentiel de séparer les deux ?
T.R. C’est ma façon de fonctionner, je suis comme ça. On donne tout au cinéma en tant qu’acteur, donc qu’est-ce que je laisse à ma famille, à mes proches ? Si un de mes frères me dit qu’il ne veut pas que je parle de nos parents, de quel droit je lui enlèverais ça ? C’est une question de respect et une façon de se protéger aussi, parce qu’à l’ère actuelle, avec les réseaux sociaux, une fois qu’on ouvre la porte, c’est fini.

A.M. : Que vous évoque la notion de transmission ?
T. R. : 
C’est l’éducation. Ça évoque les valeurs que mes parents m’ont transmises, que j’estime être justes et bonnes. Je me dis que si je dois transmettre quelque chose, ce sont ces valeurs de partage, de respect, de travail, d’échange, d’amour, de bienveillance… Tout ce qui construit une colonne vertébrale solide pour affronter ce monde.

A.M. : Et que vous a appris le métier d’acteur sur vous-même ?
T. R. : 
A avoir plus d’empathie envers autrui, parce que parfois on défend des personnages odieux qu’on se doit de comprendre. Il faut trouver une manière de les aimer, un endroit où on a envie de fantasmer quelque chose qu’on n’a pas soi-même. Les comprendre rend plus indulgent quand on a des conflits dans la vie.

Blouson en denim et t-shirt AMI Alexandre Mattiussi

A.M. : Vous tournez beaucoup à l’étranger depuis quelque temps, qu’est-ce qui vous plaît ?
T. R. : 
J’ai envie d’explorer différents territoires, je suis à la recherche d’une forme de virginité que j’avais au départ. C’est pourquoi je fais maintenant beaucoup de films en langue étrangère. J’ai trouvé une libération grâce à cela. En tournant dans ma langue maternelle, au bout d’un moment, je m’ennuie. Quand je parle en anglais par exemple, je me concentre sur les dialogues, l’accent, la prononciation, et le personnage. c’est libérateur. Aux États-Unis, le travail est à sa place. on se voit, on discute, de temps en temps il y a une fête, mais quand il s’agit de bosser, ils enfilent un autre costume. J’aime bien cette rigueur.

Pouvez-vous me parler de votre rôle dans The Kindness of Strangers de Lone Scherfig ?
T.R. Mon personnage est un ancien restaurateur qui se voit emprisonné à tort. En sortant, il devient chef d’un restaurant russe et aide une jeune femme qui fuit son mari violent sans rien attendre en retour. Ça parle de ces gens qui agissent par pure bienveillance, sans contrepartie. Je trouve que c’est un joli message.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, la cérémonie des César n’a pas encore eu lieu. Quels sont vos coups de cœur dans la sélection ?
T.R. Tout le casting du grand Bain (rires, NDLR). Tout le monde est bien. Gilles Lellouche a assuré, il offre de vrais moments de jouissance. et Leïla (Bekhti, son épouse, NDLR) est magnifique dedans, une actrice formidable. 

Pull cachemire Bruno Cucinelli

Photographe : Sylvie Castioni
Styliste : Marco Manni
Marques :
HERMÈS : t-shirt et pantalon
DIOR HOMME : blouson
BRUNELLO CUCINELLI : costume et pull cachemire
AMI ALEXANDRE MATTIUSSI : t-shirts et blouson en denim
FENDI : chemise à motif