de Charlotte Olivier-Pelletier

Zaha Hadid telle qu’en elle-même « J’ai grandi à Bagdad dans les années 60, une nation alors en construction. Une place énorme était accordée à l’architecture dans la tradition d’un héritage très riche : les Sumériens, Babyloniens, Assyriens… Enfant, mes parents et moi passions tous les étés en Europe. Mon père s’assurait que je visite chaque musée, mosquée et cathédrale. La connaissance de différentes cultures fait partie de mon histoire. Je me rappelle avoir visité à sept ans la grande mosquée de Cordoue et ce souvenir est impérissable. La vue de ma classe à l’école française de Bagdad donnait sur un immeuble moderne conçu par Pio Ponti, toutes ces rencontres, toutes ces différences, toutes ces confrontations ont nourri mon imaginaire, si bien qu’à l’âge de dix ans j’avais envie de créer ! J’ai toujours été fascinée par les mathématiques et les arts du monde arabe. Très tôt, j’ai résolument recherché des concepts de géométrie qui se rapportent aux traditions de l’art et des sciences. Je me suis passionnée pour la géométrie car j’ai compris qu’il y avait un lien puissant entre la logique mathématique, l’architecture et l’abstraction. La géométrie entretient une relation profonde avec l’architecture, évidente davantage aujourd’hui par le truchement du langage informatique. »

© Christian Richters
Opéra de Canton : cette réalisation est une variation sur le thème « hadidien » de formes inspirées par la terre. il domine la rivière des Perles, se détachant du panorama formé par des immeubles
de grande hauteur. théâtre de 1800 places, l’architecte le compare à une « double roche éclatée ».

Née à Bagdad en 1950, elle étudie les mathématiques à l’université américaine de Beyrouth avant de partir étudier à Londres à l’Association d’Architecture (A.A.). Diplômée en 1977, elle travaille dix ans à l’O.M.A (Office for Metropolitan Architecture) avec Rem Koolhaas tout en créant sa propre agence à Londres en 1980 et remporte le prestigieux concours Hong Kong Peak Club en 1983. Parallèlement à sa carrière d’architecte, elle enseigne dans les plus prestigieuses institutions internationales telles l’école supérieure de design de l’université d’Harvard, l’école supérieure d’architecture de Chicago, l’Université des arts appliqués de Vienne. Sa collaboration avec Koolhaas la conduit à rencontrer Peter Rice qui la soutiendra à une période où ses projets semblaient difficilement réalisables car ils brouillaient les frontières entre l’architecture, l’urbanisme et le design. Malgré un succès grandissant auprès des critiques d’art et l’obtention de nombreux prix, dont le prestigieux Pritzker en 2004, elle se heurte à l’incompréhension des commanditaires. Elle multiplie alors ses interventions : enseignante et chercheuse reconnue, elle s’engage dans des réalisations d’installations, de scénographies, d’objets mobiliers, et même dans la mode (Vuitton, Lacoste, Chanel). Très prolixe dans ses productions de projets divers, elle restera pendant vingt ans sous la dénomination « d’architecte de papier ». Longtemps considérée comme théoricienne, elle ne cesse de proclamer « être un constructeur dans l’âme ».

Au commencement l’influence des constructivistes et des suprématistes russes

Zaha Hadid a bâti une œuvre remarquablement cohérente et consistante, revenant sans relâche sur des idées dont l’ancrage apparaît très tôt dans sa création. Une vision générale de celle-ci pourrait évoquer une tapisserie de haute lisse constituée de torons faits du tissage complexe d’idées, de lignes et de formes soudées entre elles par une puissante mémoire de sa civilisation. L’intérêt de l’architecte pour les constructivistes et les suprématistes de l’avant-garde russe est prégnant dans ses tous premiers travaux. L’influence de Kinsky pour ses dessins et de Vladimir Malevitch pour ses peintures apparaît notamment dans la présentation de sa thèse en 1977.
Sa réputation s’établit en 1983 lorsqu’elle remporte le prix du concours The Peak à Hong Kong (projet non construit). Cet édifice de loisir se présentait comme une géologie suprématiste : un gratte-ciel horizontal résultant d’une interprétation des recherches de Malevitch. Les peintures et les dessins du projet, aux lignes acérées noires et rouges, pulvérisaient les codes de représentation classique et cherchaient à traduire la sensation d’espaces qu’elle considérait comme liquides. Zaha Hadid est prête à appliquer à l’architecture les leçons du suprématisme. C’est à cette époque que lui vient l’intuition de faire évoluer l’art de construire par une heuristique nouvelle et révolutionnaire : « hybrider, transformer, déterritorialiser, déformer, réitérer, utiliser des rainures, des nœuds, des composants générateurs, le scénario plutôt que la maquette ! » époque transitoire avant le MOMA et le déconstructivisme.

© Iwan Baan
Maxxi Muséum de Rome, hall d’entrée : l’idée de mouvement à travers l’espace est essentielle au concept de cette
réalisation. Superposant les cheminements qui évoquent des tiges végétales, les éléments architecturaux s’alignent géométriquement.

Le moment charnière du MOMA en 1988

En architecture, le déconstructivisme est analysé pour la première fois en 1988 par Marc Wigley à l’occasion d’une exposition au MOMA organisée par Philip Johnson. L’exposition rassemble les œuvres de Frank Gehry, de Daniel Libeskind, de Rem Koolhaas, de Peter Eisenman, de Bernard Tsumi, de Zaha Hadid et du collectif Coop Himmelblau. Les principes du déconstructivisme furent appliqués dans un second temps à l’univers du graphisme et du design. Le travail des déconstructivistes s’opère autour d’une volonté de transgression systématique des codes architecturaux qui régissaient aussi bien le classicisme que le modernisme architectural : centralité, fonctionnalité, symétrie, gravité. Théorisée par Jacques Derrida, la déconstruction a été utilisée au sens philosophique pour expliquer en partie l’architecture (cf. le texte de Derrida sur les Folies de B. Tsumi pour le parc de la Villette). Le déconstructivisme est une stratégie d’analyse critique qui a pour but la mise en évidence de présupposés métaphysiques et de contradictions internes qui semblent avoir ordonné l’architecture dans son rapport au sens. Cette déconstruction créative n’est pas un démantèlement ni l’apologie du chaos, elle installe le cadre d’objectifs positifs dont l’élément le plus important est la rupture entre le plan d’organisation et la coupe. Dès lors Zaha Hadid explore sans cesse de nouveaux concepts spatiaux. Son architecture évolue vers une définition d’espaces de plus en plus fluides, sans barrière spatiale intérieur/extérieur aboutissant ainsi à des édifices franchement urbains où le parcours n’est pas interrompu par « l’entrée dans la forteresse ». Elle aime les formes éclatées, les ellipses et les courbes, les diagonales, les murs penchés, les arêtes saillantes, les décrochements vertigineux, et les amoncellements de volumes, l’ensemble magnifié par des aplats de couleurs primaires et des damiers noirs et blancs. Tous ces éléments font partie de son audacieuse signature.

Zaha Hadid et le paramétricisme

Que le terme « paramétricisme » convienne et devienne celui d’une école d’architecture contemporaine reconnue n’est pas une évidence. Cependant il est clair que l’agence Zaha Hadid Architect’s (300 employés) a mis en lumière une méthode et une approche de l’architecture qui interpelle bon nombre d’hypothèses fondamentales quant à la disposition spatiale utilisée en architecture.
Le déconstructivisme a été une période transitoire qui annonçait une nouvelle et profonde vague de recherche et d’innovation. Le paramétricisme se veut la réponse de l’architecture au dynamisme et à la complexité de la société post-fordiste. Or la typologie des tours semble bloquée dans l’ère révolue du fordisme et résister à l’injonction de conceptions nouvelles inhérentes tant à l’informatique qu’à l’utilisation du béton. Au-delà des spéculations géométriques et du questionnement esthétique, elle combine le défi du mouvement déconstructiviste à sa connaissance concrète de l’architecture et de la géométrie pour penser l’espace avec une sensibilité singulière dans laquelle entre une part ludique dynamisante. Ainsi Hadid « couche » la tradition architecturale sur le divan et identifie les symptômes ! Elle astreint la forme à un interrogatoire afin de la forcer à se soumettre à une vision non normative, mais d’une remarquable précision. Reconnue et admirée pour son génie de la vision de l’espace, tant dans son travail théorique que dans son enseignement et sa pratique, visionnaire et inventive, elle s’est écartée des typologies existantes, du high-tech, des mouvements convenus, pour mettre en œuvre et réaliser les véritables utopies que sont ses projets monumentaux.

© Iwan Baan
Heydar Aliyev center Baku (Azerbaijan) : une forme fluide qui émerge de la topographie naturelle du paysage.

Son parcours créatif se base sur une accumulation de strates

« Il est important de souligner que mes dessins au trait ont un impact sur la réalisation de mon travail. Il y a des idées qui refont surface dix ou vingt ans plus tard. À mes débuts, j’utilisais un système de croquis superposés. La technique graphique, les superpositions du dessin, devenaient les strates du projet. La complexité du dessin se transformait en complexité de l’architecture. » Pourrait-on s’autoriser à penser que les travaux graphiques de Zaha Hadid aient pu anticiper la révolution informatique qui allait permettre à son agence de concevoir des plans et des structures en rupture avec l’architecture contemporaine dominante ? Elle prend conscience que sa méthode de travail et ses dessins ressemblent étrangement à des images produites par ordinateur, autoprophétie dont le prolongement aurait permis la mise en forme de logiciels, comme forme-Z.
Ainsi ces incroyables constructions, tout droit sorties d’une vision radicale et singulière d’une architecture en devenir, offrent un incontestable atout aux paysages urbains dans lesquels elles s’insèrent.

Une relation forte avec le contexte culturel et l’environnement

Zaha Hadid a une approche personnelle et novatrice de la relation de l’architecture à la nature, approche qui s’est affinée grâce à la conception assistée par ordinateur. La question des « morphologies naturelles » manipulées par un logiciel est fondamentale quant à l’œuvre de l’architecte. Cependant, lorsqu’on lui demande si elle se résigne à cette réalité, elle répond : « Je suis en fait assez critique. Autrefois les architectes avaient l’habitude de faire une distinction entre l’objet et le fond… Aujourd’hui il n’y a plus d’analyse du plan. »
Les projets multiples de cette architecte mondialement reconnue ne semblent jamais tomber dans l’imitation de la nature ; son objectif est ailleurs, sa « nature », dont l’espace urbain est la fondation, voire l’archéologie des sous-sols, se nourrit de l’effet percutant produit par ses édifices. Son architecture se caractérise par une prédilection pour les entrelacs de lignes tendues et de courbes, d’angles aigus, de plans superposés qui donnent à ses « paysages » spectaculaires complexité et fluidité. Ses constructions s’extraient du sol telles des créatures chtoniennes (cf. Centre des sciences Phaeno à Wolsburg) qui s’imposent, indiscutables, à la manière d’un mythe ou d’une réminiscence, ou se posent sur un site comme des vaisseaux venus d’un autre monde, reliés par des ponts qui ondulent entre deux civilisations. Elégantes, ses tours s’assimilent à des systèmes organiques où toutes les formes résultent de forces interactives. Cette dialectique nouvelle engendre une immense palette de solutions visuelles pour les constructions de grande hauteur. Dans ses architectures-paysages, la géométrie omniprésente s’exprime dans des courbes improbables et des motifs superposés. Sa conception de la nature peut être artificielle mais elle conserve intact son obscur pouvoir de surprise. Ses espaces flottent et s’incurvent comme des systèmes naturels de branches ou de vagues, de flux et de reflux, non pour la recherche d’un effet esthétique suranné mais pour donner une forme d’élégance signifiant sa conviction à articuler des processus complexes pour nous transmettre la compréhension, la lisibilité et l’enthousiasme d’une vision créative, transcendante et harmonieuse.

© Hufton + crow
Pavillon chanel : commandé par Karl Lagerfeld, ce pavillon d’exposition itinérant est une célébration à l’œuvre iconique de Chanel.
Pierresvives (Montpellier) : les trois composantes du projet sont fondues dans une forme comparable à un tronc d’arbre horizontal. Des « branches » poussent de ce tronc pour permettre l’accès aux différents parties du bâtiment.
Piscine olympique (Londres) : une immense toiture en acier et en aluminium en forme d’arc parabolique part du sol afin de recouvrir les bassins dans un geste de fluidité unificatrice.

SIX SIGNATURES IMPORTANTES

• MAXXI à Rome • PHAENO Center à Wolfsburg • BMW CENTRAL BUILDING à Liepzig • MUSEE DU TRANSPORT à Glasgow • OPERA de Canton • PISCINE OLYMPIQUE de Londres

LES PROJETS A VENIR

Z.H. travaille actuellement sur les projets des gares pour TGV de Naples et Durango (Colorado), le master plan d’Istanbul, une tour pour la foire de Milan ainsi que de nombreux projets d’urbanisme à Pékin, Bilbao, Singapour. Dans le monde arabe, elle est engagée sur des projets de centres culturels et de recherche en Jordanie, en Algérie, au Maroc, à ABOU DHABI, en Arabie Saoudite et en Azerbaïdjan, ainsi que le projet de la nouvelle banque centrale d’Irak.