Derrière une façade bourgeoise, satinée et polie, la capitale de la suisse alémanique offre au voyageur qui s’en donne la peine un regard moins conformiste. Les curieux, assoiffés d’art et de culture, ne seront pas déçus. Et plus si affinités.

Les yeux de la tête de mort fulminent et roulent de droite à gauche. Entre les deux mâchoires, DJ Pagano envoie la trombe des basses. Sur le parquet, des hommes en noir, et parfois des femmes, ondulent comme des roseaux soufflés par le vent chaud de la musique électro. Des clones de nus de Mapplethorpe, des couples sexagénaires harnachés de cuir noir, des éphèbes à la lune dévoilée et des oursons cagoulés dansent dans une atmosphère décadente et démoniaque. Ils sont peut-être 2000 ce soir-là sur la piste du Club X-tra. La pluie claque le bitume de la Limmatstrasse. La file des noctambules est encore longue pour plonger dans le bain dissolu de cette Black Party, l’évènement de la saison d’automne à Zurich. J’avise un Fantomas géant monté sur talon aiguille et corseté dans une combinaison à clou, dessinée par Alexander McQueen ou Jean-Paul Gaultier. Son maquillage lui donne un air d’elfe maléfique. Il tire par la main une femme frêle, trois têtes de moins que lui, débardeur moulant et mini-jupe en cuir, presque trop sages. J’imagine ce couple baroque filant le lendemain comme des bourgeois dans la ville, elle, drapée dans un trench-coat Prada, lui, coulé dans un costume Brioni, prêt à en découdre avec les loups de la finance internationale. A Zurich, les apparences sont trompeuses. L’insolence, l’irrévérence et l’extravagance se nichent dans les détails. Dès son arrivée par le train, le voyageur est placé sous la protection de l’ange de Niki de Saint Phalle, la sulfureuse artiste franco suisse. La « nana » gironde et colorée est suspendue au toit de la gare centrale, une austère bâtisse néoclassique qui donne le ton de l’architecture du vieux Zurich. A l’extérieur, la statue du tsar de la ville, Alfred Escher, le fondateur de la compagnie des chemins de fer et de la banque suisse, tourne le dos à cette facétie d’artiste. Il lorgne les eaux du lac dans lesquels se jette la Banhoffstrasse, l’artère commerciale honorable et chic de la ville. En fond de paysage se déploie la chaîne des Alpes avec l’Allemagne dans la coulisse. C’est à une trentaine de kilomètres. Quand le rideau de brume se lève, la Suisse éternelle entre en scène.

La Grossmünster est ancrée dans ce paysage depuis des siècles. De fondation romane, le théâtre de la réforme protestante s’élève vers les cieux sous les auspices du gothisme. Ce phare de la ville, montre de classicisme, lustré comme un sou neuf aurait pu vivre encore
des siècles d’un académisme nonchalant s’il ne s’était dévergondé en confiant la rénovation de ses vitraux à Sigma Polke, un artiste allemand plus connu pour son ironie transgressive que pour sa chaste spiritualité. C’est pourquoi, la Grossmünster n’a pas dû s’affoler,
en tout cas moins que certains notables de la ville, quand une poignée d’artistes a décidé d’installer à ses pieds, et sur le bord de la Limmat, la rivière de la ville, une grue portuaire de 30 m de haut. Les 90 tonnes de ferrailles colorées avaient été importées de Rostock où elles dormaient sur le port. Cette installation artistique éphémère – elle sera démontée en mars 2015) a nourri le feu, pendant cinq ans, d’une âpre bataille politique portant sur le coût « pharaonique » du projet. En vain pour les financiers de la ville. « La mer était ici il y a 30 millions d’années. Et elle risque de revenir un jour », s’amusait dans la presse locale, Jan Morgenthaler, l’un des auteurs de cette farce artistique qui avait déjà fait scandale en 1999, en intervertissant quatre statues dans la ville dont celle de Zwingli, le réformateur protestant suisse. C’est dire si les mânes mutines et caustiques des dadaïstes rodent toujours sur les rives de la Limmat. A quelques rues seulement, au numéro 1 de la Spiegelstrasse, le Cabaret Voltaire n’a pas changé de nom. Depuis 1916, il abrite l’histoire et la légende du mouvement Dada. Derrière les murs de ce bistrot, Emmy Hennings, Hugo Ball, Hans Arp, Marcel Janco, Sophie Taueber, Tristan Tzara… Richard Huelsenbeck et Hans Richter, archanges de la construction destructive, batifolent dans un anticonformisme inédit.

C’est avec une impertinence inattendue, un poil dadaïste, qu’une élégante et bohème bourgeoise à cheval sur sa bicyclette nous interrompt pour nous conter son désarroi face à la transformation du dernier cinéma pornographique du Quartier Rouge en une nouvelle institution culturelle. Zurich se jette corps et âme dans les bras des arts et de la culture. « Rien à voir avec Bâle l’ennuyeuse, qui se réveille une fois l’an, le temps de la foire internationale de l’Art Contemporain » glisse avec perfidie un galeriste de l’ouest de la ville. C’est dans cette partie, l’ancienne Zurich industrielle sur les friches desquelles poussent les herbes folles de la culture. Plus d’une centaine de galeries ont éclos. Et cinquante musées émaillent cette ville qui ne compte même pas 400 000 habitants. Jusqu’au 25 janvier 2015, au Kunsthaus, le musée d’art moderne, les oeuvres expressives de l’artiste autrichien Egon Schiele (1890-1918) dialoguent avec les peintures de la britannique Jenny Saville qu’un siècle sépare.

L’opéra « Opernhaus », le théâtre « Schauspielhaus » et le philharmonique de la Tonhalle dirigé par Laurent Viguier, un français de moins de trente ans classent Zurich parmi les grandes capitales mondiales de la culture. Pourtant sous les nuages, la ville paraît lilliputienne. Attablé à 126 mètres de hauteur au Clouds, l’une des adresses gastronomiques, on embrasse la ville d’un seul regard. A l’est le Lac, à l’ouest, les collines et
déjà la forêt sertissent cette ville effervescente. Une fumée blanche qui n’a rien de papale s’échappe d’une cheminée au coeur de ce paysage. C’est un incinérateur aux normes écologiques les plus vertueuses, signature d’une ville.

Du haut de notre fenêtre, on aperçoit la fabrique d’une vedette du recyclage. Freitag, la marque la plus cool des années quatre-vingt-dix avant de se macdonaliser est née à Zurich. En 1993, les graphistes et frères Markus et Daniel Freitag fabriquent un sac messager solide et hydrofuge à partir de la bâche de camion et des ceintures de sécurité des voitures. La boutique logée dans un empilement de containers est sur la route du Im Wiadukt, un bel exemple de gentrification. La voie de chemin de fer traverse l’ancien quartier des immigrés. Les arcades du viaduc, autrefois aux quatre vents, sont occupées maintenant par des boutiques cherchant le vent. Presqu’au bout du viaduc, Barbara Furer l’a trouvé. Sa boutique de mode, Fashion Slave a pignon sur les dernières habitations populaires du quartier. Elle expose les créations de jeunes designers moissonnées dans les fashion week aux quatre coins de l’Europe. « Je veux défendre des talents d’avant-garde, de futurs grands noms », souligne Barbara Furer. Les vêtements du jeune couturier suisse Sandro Marzo, d’une élégance pure et d’une attirante modernité éclairent cette démarche. Un peu plus loin sur le Viadukt, nous rencontrons un lutin sautillant et électrique. Branko Benjamin offre du vin chaud à l’entrée de sa boutique.

A l’intérieur, DJ Auratrauma joue avec Madonna. Komplementair Men est un inventaire chevronné du casual chic. Branko enfile une parka du designer russe Grunge John et nous vante les mérites de Marc Stone, un couturier zurichois sur le chemin de la gloire. Nous repartons avec un sac Qwstion, une autre marque née dans la ville, et une invitation pour la Black Party. Le soir, nous retrouvons Branko dans le carré VIP du Club X-tra. Plus zébulon que jamais, il s’éclipse rapidement vers d’autres horizons nocturnes car nous dit-il : « Zurich est une ville qui ne dort jamais ».

CARNET D’ADRESSES

LE MAJORDOME : La boutique nous fait voyager dans le temps où elle était encore une ébénisterie. Rien n’a changé ou presque dans ce décor chaleureux sauf que l’on vient pour y acheter des chaussures sur-mesure. Une fois le pied scanné par une machine, Gianluca Cavigelli, l’un des partenaires du majordome, suggère plusieurs modèles. La chaussure est fabriquée en Espagne. La boutique partage son espace avec un rénovateur de tables anciennes.
4 markt alley, 8001 Zurich tel : +41 41 790 08 85

IAM WIADUKT : Mélange de shopping et de culture. boutiques de mode, pâtisserie, boucher, restaurant, poissonnerie, caviste, librairie, salle de spectacle et de concerts… se succèdent dans les 36 arcades de ce viaduc long de 500 mètres. Deux arrêts indispensables pour les amoureux du design vestimentaire d’avant-garde: (1) Fashion slave et (2) Komplementair.

PAUL ULLRICH AG : Pour les vins suisses et une incroyable collection de whiskys du monde entier dont on découvre que les helvètes ne sont pas exclus. Il existe huit producteurs de whisky en suisse.
Talacker 30, 8001 Zurich

ZUGHAUSKELLER : La bâtisse construite en 1487 nous rappelle que nous sommes en Suisse alémanique. l’arbalète de Guillaume Tell (la véritable ? c’est une autre histoire) est accrochée au mur. Dans ce temple de la convivialité, la bière coule à flot et la saucisse est vendue au mètre. Les portions sont gargantuesques et le plaisir n’est jamais pris en défaut.
Bahnhofstrasse 28a, 8001 Zürich tel : +41 442201515

25 HOURS HOTEL : Car 24 heures ne suffisent pas pour remplir une journée ! cet hôtel est situé dans l’ouest de la ville, un peu au milieu de nulle part mais au pied d’une station de tramway qui conduit le voyageur dans le vieux Zurich en une quinzaine de minutes. L’établissement adopte tous les codes de la cool attitude. La preuve ? un sac freitag est à disposition dans la chambre pour faire son shopping dans la ville. La décoration est un cahier de couleurs des années soixante-dix. Les chambres sont spacieuses, lumineuses et truffées de farces. L’oreiller m’a dit : « let’s spend the night together ». Chiche !

SORTIR LA NUIT

SAFARI BAR : Un exemplaire du Kapital de Karl Marx trône à côté des bouteilles. La clientèle est hétéroclite, parfois interlope mais toujours sympathique (comme le patron). Ce soir-là, une cliente se lève et déclame une litanie d’injures. la salle se marre et applaudit. Choix flatteur de bières à la pression.
Zähringerstrasse 29, 8001 Zürich, téléphone :+41 44 262 12 40

HIVE : cherchez une forêt de parapluies suspendus et vous trouverez ce lieu où l’on danse sur de la musique électro. Il se distingue des autres clubs par ses happenings.
Geroldstrasse 5, 8005 Zürich; tél : +41 44 271 12 10

SUPERMARKET : L’autre boite branchée de Zurich ouest avec le Hive : house, électro, techno, un mélange d’underground local et line up internationnal.
Geroldstrasse 17, 8005 Zürich +41 44 440 20 05.

POUR Y ALLER :

Commencer par Le Train Bleu, à condition d’arriver à la Gare de Lyon un peu à l’avance, pour apprécier la splendide rénovation de ce lieu mythique en sirotant un café. Puis prendre le TGV Lyria (il y en a jusqu’à 6 par jour) pour rejoindre Zurich en environ 4 heures. A bord, en première classe, le voyageur est dorloté par une équipe aux petits soins : collation ou plateau déjeuner (ou dîner) en fonction de l’horaire, service de vins, distribution de la presse du jour et des magazines.
Tarifs à partir de 59 euros (en première), 25 euros (en seconde), soumis à disponibilité, non-échangeable et non-remboursable. Réservation : www.voyages-sncf.com
Pour préparer votre voyage, rendez vous sur les sites www.zuerich.com et www.myswitzerland.com.